dimanche 28 décembre 2014

Grâce reçue par Sainte Gertrude en la fête des saints Innocents



Livre 3 CHAPITRE VII.
DE LA COMPASSION DU SEIGNEUR A NOTRE ÉGARD.


Le jour des saints Innocents, comme elle désirait se préparer à recevoir la sainte communion, et s'en trouvait empêchée par de nombreuses distractions, elle implora le secours divin et reçut du Seigneur cette miséricordieuse réponse : « Si une âme éprouvée par la tentation se réfugie près de moi, c'est bien d'elle que je puis dire : « Una est columba mea, tanquam electa ex millibus, qui in uno oculorum suorum transvulnerat Cor meum divinum : Ma colombe est unique, choisie entre mille ; par un seul de ses regards elle a transpercé mon divin Cœur. » Si je croyais ne pouvoir la secourir dans ce péril, mon âme en éprouverait une si profonde douleur que toutes les joies du ciel ne suffiraient pas à adoucir ma peine. Dans mon humanité unie à la divinité, mes bien-aimés trouvent sans cesse un avocat qui me force à prendre pitié de leurs diverses misères. 
- Mais, mon Seigneur, reprit-elle, comment votre corps immaculé qui ne fut en proie à aucune contradiction, pourra-t-il vous incliner à la compassion pour nos misères si diverses? » 
Le Seigneur répondit : « On s'en convaincra aisément, pour peu que l'on comprenne cette parole que I'Apôtre a dite de moi : « Debuit per omnia fratribus assimilari, ut misericors fieret (Heb., II, 17): II a dû être en tout semblable à ses frères, pour devenir miséricordieux. » 
Puis il ajouta : « Le regard unique par lequel ma bien-aimée me perce le cœur est cette espérance tranquille et assurée, qui l'oblige à reconnaître que je peux et que je veux l'aider fidèlement en toutes choses. Cette confiance fait pour ainsi dire violence à ma tendresse, et je deviens impuissant à lui résister.
- Seigneur, reprit celle-ci, si l'espérance est un si grand bien et que nul ne la possède sans un don spécial de votre part, en quoi donc peut démériter celui qui ne l'a pas? » 
Le Seigneur répondit : « II est au moins possible à tous de vaincre la pusillanimité en méditant les nombreux passages des Écritures qui inspirent la confiance, et chacun peut s'efforcer de dire de bouche, sinon de tout son cœur, ces paroles de Job : « Etsi in profundum inferni demersus fuero, inde me liberabis », et cette autre : « Etiamsi occideris me, in te sperabo : Quand même je serais plongé dans les profondeurs de l'enfer, vous m'en délivreriez », et  « Quand même vous me tueriez, j'espérerais en vous » (Job, xiii, 15.) 

samedi 27 décembre 2014

Révélations de Sainte Mechtilde et Sainte Gertrude sur Saint Jean


Jean signifie "in quo est gratia" : "celui qui est rempli de grâce". Saint Jean a quitté son épouse le jour de ses noces pour suivre Jésus. La tradition nous dit que c'est très probablement l'époux des noces de Cana.



Comme elle se demandait si, après son retour d'Egypte à Nazareth, le Seigneur avait entretenu quelques relations avec sa famille, l'Enfant lui-même répondit : « D'où vient, à ton avis, ce mot de l'Evangile : Ils le cherchaient parmi, leurs parents et amis » (Luc, II,44), sinon de ce que j'allais quelquefois avec eux ? D'où vient encore que Jean l'Evangéliste, appelé par moi au milieu des noces, fut si prompt à me suivre, sinon parce qu'il aimait mon caractère et ma manière de vivre ? Il les connaissait par expérience ; c'est pourquoi il se laissa si facilement persuader de venir à ma suite. » 

Livre de la grâce spéciale, CHAPITRE VI.11. DE SAINT JEAN, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE.

En la fête de saint Jean, apôtre et évangéliste, au premier son des Matines, il lui semblait que le Seigneur Jésus, ayant l'aspect d'un enfant de dix ans, éveillait lui-même très joyeusement les sœurs. Saint Jean apparaissait aussi dans le dortoir, près du lit d'une personne qui l'aimait beaucoup. Un ange d'une grande beauté et majesté, de l'ordre des séraphins, portait un flambeau devant saint Jean, tandis qu'une multitude d'autres anges, venus pour honorer le saint évangéliste, escortaient les sœurs avec des flambeaux jusque dans le sanctuaire. Les sœurs qui, conduites par l'amour, se levaient joyeuses, recevaient beaucoup plus de gloire que certaines autres, guidées par la crainte. Cependant le premier ange, qui rendait spécialement hommage à saint Jean, parce que cet apôtre avait aimé le Seigneur ici-bas d'un amour séraphique, cet ange avait de plus le pouvoir d'entretenir l'amour au coeur de tous ceux qui s'attachent au saint évangéliste, en considération de la tendresse particulière du Christ à son égard. Du reste, l'Esprit de Dieu lui-même excite cet amour chez les hommes.

Pendant les Matines, saint Jean parcourut le chœur en portant un calice aux lèvres de toutes les sœurs. Il recueillit dans ce calice la dévotion et l'attention que chacune mettait à la sainte psalmodie, et l'offrit au Christ, comme un vin préparé pour lui. Puis comme Mechtilde désirait beaucoup savoir quelle est la récompense particulière de saint Jean, pour avoir écrit avec plus de profondeur que les autres sur la divinité de Jésus-Christ dans son évangile, Dieu lui fit cette réponse : Tous ses sens ont reçu une certaine supériorité : ses yeux voient plus clairement Ia lumière inaccessible de la Divinité ; ses oreilles saisissent mieux le doux murmure de la voix divine ; sa bouche et sa langue goûtent sans cesse une saveur délicieuse,et le parfum qui s'échappe de ses livres embaume le ciel, à tel point que tous les saints respirent le, doux parfum de Jean le bien-aimé. Mais son coeur surtout, enivré de délices, brûle d'amour pour Dieu et s'élance d'un essor plus libre et plus sublime dans les inaccessibles secrets des hauteurs divines. 

II lui sembla voir encore la gloire de Jean, et dans cette gloire, brillaient comme des étoiles toutes les paroles qu'il a écrites lui-même sur le Christ et sa Divinité, puis toutes celles que les saints et les docteurs ont prononcées ou écrites à propos de ce texte sacré. On aurait dit un soleil, rayonnant à travers un pur cristal, orné de pierres précieuses. 

Elle comprit ensuite ce qu'on chante de saint Jean (1): "Lavit in vino stolam suam : il a lavé sa robe dans le vin », c'est-à-dire que sa robe de gloire porte un signe particulier, parce qu'il était auprès du Christ mis en croix, l'âme émue d'une telle compassion qu'elle y a subi le martyre- « In sanguine olivae pallium suum -- et son manteau dans le sang de l'oli ve » ; de même que l'huile éclaire, brûle et adoucit, ainsi brillait en saint Jean le feu de l'amour uni à une singulière mansuétude et douceur.

Enfin elle présenta à saint Jean, comme on l'en avait priée, les oraisons d'une personne qui lui était dévote. Il les accueillit avec plaisir. « De tout ce qu'elle m'a offert, dit-il, je préparerai un festin pour tous les élus .— Mais pour elle, demanda Mechtilde, n'avez-vous pas de message ? » Le saint répondit : « Je veux être le gardien de sa virginité ; dans toutes ses peines et tentations, elle trouvera en moi un refuge assuré ; à son trépas, je veux aussi l'assister et présenter son âme sans tâche au Christ son Bien-Aimé » (2).


12. DOUZE PRIVILÈGES DE SAINT JEAN L' ÉVANGÉLISTE.

Elle vit encore saint Jean l'Evangéliste reposer sur la poitrine du Seigneur Jésus. La multitude des saints dansait en chœur autour d'eux et chantait au Seigneur, en l'honneur de Jean. Alors elle pria le Seigneur de lui apprendre comment elle pourrait, elle aussi, le louer pour ce disciple si aimé. Le Seigneur daigna répondre : « Tu me loueras : 1° à cause de la haute noblesse de sa famille, car il est de ma race, et il n'y en a pas de, plus titrée sous le ciel ; 2° tu me loueras parce que, des noces, je l'ai appelé à l'apostolat 3° parce qu'il a été préféré aux autres, pour contempler sur la montagne la lumière de mon visage ; 4° parce qu'à la dernière cène, il s'est reposé sur mon sein ; 5° tu le loueras de ce que son intelligence a possédé plus de science que les autres, d'où lui est venu le pouvoir d'écrire pour les hommes la prière que j'ai faite en allant au jardin des Oliviers (3) ; 6° de ce que sur la croix, Je lui ai confié ma Mère par un amour spécial ; 7° de ce qu'après ma résurrection, je l'ai éclairé si bien qu'il m'a reconnu avant les autres, pendant la pêche faite par les disciples, et qu'il s'est écrié : C'est le Seigneur ; 8° de ce qu'en vertu d'une amitié plus intime, je lui ai révélé mes mystères lorsqu'il a écrit l'Apocalypse et que, divinement inspiré, il a dit : Au commencement était le Verbe (Jean, I, 1) ; parole ignorée des prophètes et de tous les hommes avant lui. 9° Tu le loueras de ce que pour me confesser devant les hommes , il a bu le poison, puis : 10° de tant de miracles et de résurrections faites en mon nom ; 11° tu me loueras encore de la douce visite qu'il reçut quand je l'invitai à mon festin avec ses frères ; 12° de ce que je l'ai emmené glorieux de la terre d'exil, libre de toute douleur, pour lui donner les joies de l'éternité. 


Une autre fois, pendant l'évangile, elle vit debout près de l'autel ce même disciple qui tenait le livre au prêtre, et toutes les paroles de l'évangile sortaient de sa bouche comme des rayons. Elle vit aussi la bienheureuse Vierge Marie debout de l'autre coté de l'autel ; des yeux de saint Jean s'échappait un rayon d'une éclatante lumière dont les rayons se dirigeaient vers le visage de la Vierge. Comme Mechtilde, étonnée, désirait connaître ce que cela signifiait, saint Jean lui dit : « Lorsque j'étais sur terre, je tenais la Mère de mon Seigneur en si grand honneur et révérence que je n'ai jamais osé regarder son visage. — Et comment la nommiez-vous ? » dit la Sainte. Saint Jean répondit ; Vrowe mumme. « Dame Tante".


Notes :
(1) Voir Gen. XLIX , 11. Répons des secondes Vêpres de la fête de saint Jean au bréviaire d'Halberstadt en ce temps-là : R. Vox tonitrui tui, Deus, in rota ; Joannes est evangelista, mundi per ambitum predicans lumen coelicum ; qui trinmphans Romae lavit in vino stolam suam, et in sanguine olivoe pallium suum. Alléluia.
V. Victo senatu cum Coesare, virgineo corpore tripudiat in igne :
R. La voix de ton tonnerre, ô Dieu, résonne dans la roue ; Jean est évangéliste ; dans le monde entier il annonce la lumière céleste», et, triomphant à Rome, il lave dans le vin sa robe, et dans le sang de l'olive, son manteau. Alléluia. 
V. César et le Sénat sont vaincus, le corps du disciple vierge tressaille de joie dans le feu.
(2) Cette personne n'est-elle pas sainte Gertrude. l'intime amie de sainte Mechtilde et dont saint Jean protégea la dernière heure ?
(3) Allusion au ch. XVII de Saint Jean




CHAPITRE IV. 
DE SAINT JEAN L’ÉVANGÉLISTE.

Un jour, au temps de l'Avent, tandis qu'elle priait l'apôtre et évangéliste saint Jean, celui-ci lui apparut portant des vêtements jaunes tout parsemés d'aigles d'or. Ces vêtements signifiaient que, pendant sa vie mortelle, saint Jean, élevé au-dessus de lui-même par les ravissements de la contemplation, s'efforçait toujours cependant de s'abaisser dans la vallée de l'humilité par la vue de son propre néant. En regardant avec plus d'attention les vêtements de l'apôtre, elle remarqua un liséré rouge qui débordait un peu autour des aigles d'or. Cètte couleur signifiait que saint Jean, pour s'élever dans la contemplation, prenait toujours son point de départ dans le souvenir de la Passion du Seigneur dont il avait été témoin oculaire et qu'il avait ressentie jusqu'au fond du coeur par une compassion très intime. C'est ainsi que montant peu à peu, il s'envolait jusque dans les hauteurs de la Majesté divine, et là, fixait de son regard d'aigle le centre du vrai soleil. Il portait aussi deux lis d'or l'un à l'épaule droite, l'autre à l'épaule gauche. Sur celui de droite, ces mots étaient admirablement gravés : « Discipulus quem diligebat Jesu : le disciple que Jésus aimait  (Jean xiii, 23), et sur le lis de gauche : « Iste custos Virginis, etc. : Celui-ci est le gardien de la Vierge », témoignage du privilège qu'il eut de recevoir le nom et d'être en vérité, parmi les apôtres, le Disciple que Jésus aimait ; d'être ensuite jugé digne par le Seigneur mourant sur la croix, d'avoir en sa garde le lis très pur, c'est-à-dire la Vierge Mère.

Il portait aussi sur la poitrine un rational merveilleux, pour rappeler le privilège qu'il avait eu de reposer à la cène sur le très doux sein de Jésus. On y lisait ces mots gravés en lettres d'or brillantes : In principio erat Verbum : Au commencement était le Verbe, ce qui indique la force pleine de vie des paroles sublimes par lesquelles il débute en son Évangile. Celle-ci dit alors au Seigneur : « Pourquoi, ô Seigneur, me présentez-vous votre disciple bien-aimé, à moi qui suis si indigne ? » Le Seigneur répondit : « Afin d'établir entre vous une amitié spéciale ; puisque tu n'as point d'apôtre pour protecteur, je te donne celui-ci qui te sera un très fidèle patron auprès de moi dans les cieux. » Elle reprit: « Enseignez-moi, très aimé Seigneur, quels hommages je puis lui rendre? » Le Seigneur répondit : « Chacun pourra dire tous les jours un Pater noster en l'honneur de son apôtre, pour lui rappeler les sentiments de douce fidélité qui jaillirent de son coeur lorsque j'enseignai cette prière ; on lui demandera aussi d'obtenir à son client la faveur de persévérer dans mon amour jusqu'à la fin de la vie. »

En la fête du même apôtre, comme elle assistait aux Matines avec plus de dévotion, le disciple que Jésus aimait si tendrement, et qui pour cela doit être aimé de tous, lui apparut et la combla de marques d'amitié. Elle lui recommanda alors plusieurs membres de la Congrégation qui s'étaient confiés à elle, et le saint reçut avec bienveillance les voeux de tous en disant : « Je ressemble à mon Seigneur, j'aime ceux qui m'aiment. » Celle-ci lui dit : « Et quelle grâce pourrai-je obtenir en votre très douce fête, moi pauvre petite ? » Il répondit : « Viens avec moi, tu es l'élue de mon Dieu, reposons ensemble sur le sein du Seigneur, dans lequel sont cachés les trésors de toute béatitude. » Et la prenant avec lui, il la conduisit en la douce présence du Seigneur notre Rédempteur, la plaça à droite et se plaça lui-même à gauche. Tandis que tous deux reposaient ainsi doucement sur la poitrine du Seigneur, le bienheureux Jean toucha du doigt avec une respectueuse tendresse cette poitrine sacrée et dit : « Voici le Saint des saints qui attire à lui tout le bien du ciel et de la terre. » Alors elle demanda à saint Jean pourquoi il avait choisi pour lui le côté gauche sur la poitrine du Seigneur et l'avait placée au côté droit. Il lui répondit : « Parce que j'ai vaincu toutes choses et suis devenu un même esprit avec Dieu, je puis pénétrer avec subtilité là où la chair ne peut atteindre, c'est pourquoi j'ai choisi le côté fermé. Mais je t'ai placée à l'ouverture du divin Cœur parce que, vivant encore sur la terre, tu n'aurais pu comme moi pénétrer ce qui est caché, tandis que là il te sera facile de puiser la douceur et la consolation que la force du divin Amour répand sans cesse en tous ceux qui les désirent. » Comme elle éprouvait une ineffable jouissance en écoutant battre le Coeur sacré du Sauveur, elle dit au bienheureux Jean : « O bien-aimé de Dieu, j'éprouve maintenant de si grandes délices en écoutant les battements de ce très doux Coeur : n'en avez-vous pas ressenti de semblables lorsque vous reposiez à la Cène sur la poitrine du Sauveur. » Il répondit : « En vérité, je les ai senties, profondément ressenties, et leur suavité a pénétré en moi comme l'hydromel parfumé imprègne de sa douceur une bouchée de pain frais; de plus, mon âme en est devenue aussi ardente que pourrait l'être un vase placé au-dessus d'un feu violent. » Elle reprit : « Pourquoi donc avez-vous gardé sur ce sujet un silence aussi absolu, et n'en avez-vous rien écrit pour le profit de nos âmes ? » Il répondit : « Ma mission était de manifester à l'Église nouvelle, par une seule parole, le Verbe incréé de Dieu le Père; et cette unique parole peut servir jusqu'à la fin du monde pour satisfaire l'intelligence de la race humaine tout entière, bien que personne ne parvienne jamais à la comprendre pleinement. La douce éloquence des battements du Coeur sacré est réservée pour les derniers temps, afin que le monde vieilli et engourdi se réchauffe dans l'amour de son Dieu. »

Tandis qu'elle admirait la beauté de saint Jean, qui lui avait apparu, reposant sur la poitrine du Seigneur, le saint apôtre lui dit : « Jusqu'à ce jour je me suis montré à toi en cette forme que j'avais sur la terre, lorsque je reposai sur le sein du Sauveur, mon ami et mon unique bien-aimé. Si tu le désires, j'obtiendrai que tu me voies tel que je suis à présent où je goûte dans les cieux les délices de la Divinité. »

Celle-ci désira jouir de cette faveur. Aussitôt elle vit l'océan sans limite de la Divinité renfermé dans le sein de Jésus, et dans cet océan le bienheureux Jean, sous la forme d'une abeille, nageait comme un petit poisson, avec une liberté et des délices ineffables. Elle comprit aussi qu'il se tenait habituellement au lieu où le courant de la Divinité se porte avec plus d'efficacité vers les hommes. L'apôtre bien-aimé, tout rempli et enivré de ces torrents de délices, semblait projeter de son coeur une sorte de canal, duquel coulait abondamment sur toute la surface du monde les gouttes de la suavité divine : c'étaient les enseignements de sa doctrine salutaire et particulièrement de l'Évangile : In principio erat Verbum.

Une autre fois encore, en la même fête, elle trouvait de grandes délices à entendre si souvent célébrer par des paroles plus douces que le nectar l'intégrité de la virginité chez saint Jean. Elle se tourna enfin vers cet insigne ami de Dieu et le supplia. de nous obtenir par ses prières de garder si fidèlement la chasteté que, selon la mesure de nos forces, nous puissions nous associer, dans la vie éternelle, aux louanges qu'il fait entendre lui-même avec tant de douceur à la gloire de Dieu. Elle reçut de saint Jean cette réponse : « Celui qui voudra partager avec moi le prix de la victoire dans la béatitude éternelle doit fournir pendant sa vie une carrière semblable. » II ajouta: « Au cours de mon existence, je me suis fréquemment souvenu de la tendre familiarité avec laquelle mon très aimable Maître et Seigneur Jésus a jeté sur moi son regard, et comment il a récompensé cette chasteté qui me fit abandonner une épouse et quitter les noces pour le suivre (2). Ensuite dans mes paroles et mes actions, j'ai toujours veillé avec le plus grand soin à ne pas porter la moindre atteinte, ni en moi ni dans les autres, à cette vertu qui plaît tant à mon Maître. Les autres apôtres se contentaient d'éviter tout ce qui aurait pu être suspect, et agissaient avec plus de liberté en tout ce qui ne l'était pas : Erant cum mulieribus et Maria Mater Jesu : tous étaient assidus à la prière avec quelques femmes et la Mère de Jésus, disent les Actes des apôtres (Act. 1,14). Pour moi, je me conduisais avec tant de circonspection que, sans refuser de subvenir aux nécessités corporelles ou spirituelles d'une femme, cependant jamais je n'omis de m'entourer de précautions. J'avais coutume, chaque fois qu'une occasion se présentait de rendre quelque service, d'invoquer la divine Bonté; c'est pourquoi on chante de moi : In tribulatione invocasti me et exaudivi te : dans la détresse tu as crié, je t’ai sauvé, car le Seigneur ne permit jamais que mon affection blessât la pureté de personne. Pour récompenser cette chasteté, mon bien-aimé Maître a voulu que cette vertu fût louée en moi plus qu'en tout autre saint, et il m'a donné dans le ciel une place d'une dignité spéciale. Là, assis au milieu d'une gloire et d'une splendeur éclatantes, je reçois plus directement et avec une enivrante volupté le rayonnement de cet amour qui est le miroir sans tache et la splendeur de la lumière éternelle (Sag., vii, 26). Chaque fois que dans l'église on fait mémoire de ma chasteté, le Seigneur qui m'aime me salue par un geste plein d'amour et de tendresse, et remplit mon coeur d'une joie ineffable. Cette joie, comme une douce liqueur, pénètre les parties les plus intimes de mon âme, c'est pourquoi on chante à ma louange : Je le placerai comme un sceau en ma présence (Livre d’Aggée, II, 24), c'est-à-dire comme le réceptacle qui doit recevoir les émissions de mon amour le plus ardent et le plus suave. »

Celle-ci, élevée ensuite à une connaissance d'un ordre plus élevé, comprit que d'après ces paroles du Seigneur: « In domo Patris mei mansiones multæ sunt : Il y a beaucoup de demeures en la maison de mon Père » (Jean. xiv, 2), il existait plus spécialement trois demeures dans lesquelles ceux qui gardent l'intégrité de la pureté virginale jouissent de la béatitude : 
- La première demeure est pour ceux qui, comme il a été dit des apôtres, fuient ce qui est suspect et accueillent raisonnablement ce qui ne l'est pas. Si quelque tentation vient assaillir leur âme, ils en triomphent par une lutte généreuse ; s'ils succombent par suite de la faiblesse humaine, leur faute est aussitôt effacée par la pénitence. 
La seconde demeure est pour ceux qui, en toute occasion suspecte ou non, fuient absolument ce qui pourrait leur être un sujet de tentation. Ils châtient leur chair et la réduisent en servitude au point qu'elle pourrait à peine regimber contre l'esprit. Dans cette seconde demeure semblent être saint Jean-Baptiste et quelques autres saints personnages : d'une part, la bonté de Dieu les a sanctifiés gratuitement, et, d'autre part, ils ont coopéré activement à la grâce en fuyant le mal et en pratiquant le bien. 
La troisième demeure est pour ceux qui, prévenus de la douceur des bénédictions divines, semblent avoir l'horreur naturelle du mal. Cependant, lorsque les circonstances les mettent en rapport soit avec les bons, soit avec les méchants, ils gardent avec fermeté la même répugnance pour le mal et le même attachement pour le bien, et travaillent à conserver sans tache leur âme et celle des autres. Ces hommes connaissent toutefois la faiblesse de la nature, mais ils en retirent un profit, lorsque dans l'exercice des devoirs de la charité, ils sentent qu'ils doivent se défier de leur propre coeur. Ils trouvent là une occasion de s'humilier et s'excitent à veiller davantage sur eux-mêmes, selon cette parole de saint Grégoire : « C'est le propre des âmes vertueuses de craindre une faute là où il n'y en a pas. »(3) Parmi ceux-ci, saint Jean l'Évangéliste a le premier rang. C'est pourquoi on chante à sa fête : Celui qui sera vainqueur  (4), c'est-à-dire qui sera vainqueur de l'affection humaine ; je ferai de lui une colonne de mon temple, c'est-à-dire la base très fertile qui supportera l'abondance des délices divines. Et j'écrirai sur lui mon nom : je manifesterai que je l'ai marqué de la douceur de ma divine familiarité. Et le nom de la cité, la nouvelle Jérusalem : c'est-à-dire, il recevra intérieurement et extérieurement une récompense spéciale pour chaque personne dont il aura cherché le salut sur la terre.

A ceci se rattache une autre vision qu'elle eut plus tard : elle se demandait pourquoi on exaltait à ce point la virginité de saint Jean, puisqu'on dit que le Seigneur l'appela à lui au moment de ses noces, tandis que saint Jean-Baptiste, qui n'avait connu aucun des désirs terrestres, était cependant moins loué pour cette vertu. Le Seigneur, qui scrute les pensées et distribue les dons, lui montra ces deux saints dans la vision suivante : saint Jean-Baptiste semblait assis sur un trône très élevé, placé au-dessus d'une mer déserte; tandis que l'Évangéliste se trouvait debout au milieu d'une fournaise si ardente que les flammes l'entouraient de toutes parts. Celle-ci regardait et admirait ce spectacle. lorsque le Seigneur daigna lui en donner l'explication : « Que trouves-tu de plus admirable, ou que Jean l'évangéliste ne s'embrase pas, ou que Jean-Baptiste ne soit pas submergé ? » Elle comprit alors que la récompense est très différente, selon que la vertu a été fortement combattue ou tranquillement conservée dans la paix.

Une nuit où elle s'adonnait à la prière. et s'efforçait avec une particulière dévotion de s'approcher du Seigneur, elle vit le bienheureux Jean appuyé sur son Maître : il le tenait étroitement embrassé et lui donnait mille marques de tendresse. Alors elle se prosterna humblement aux pieds du Seigneur afin d'obtenir le pardon de ses fautes. Saint Jean lui adressa la parole avec bonté: « Que ma présence, dit-il, ne t'éloigne pas : voici le cou qui suffit aux embrassements de mille et mille amants, la bouche qui offre tant de charmes à leurs baisers, les oreilles qui gardent fidèlement les secrets qu'on leur a confiés. »

Pendant l'office des Matines, comme on chantait « Mulier ecce fllius tuus : Femme, voilà ton fils » (Jean, xix, 26), elle vit sortir du Cœur de Dieu une splendeur merveilleuse qui se dirigea sur le bienheureux Jean, attirant aussi vers lui les regards et la respectueuse admiration de tous les saints. La bienheureuse Vierge, qui s'entendait nommer la Mère de ce disciple bien-aimé, lui en témoigna avec joie toute sa tendresse ; et le disciple, à son tour, la salua avec des marques d'un amour tout particulier. Lorsqu'on parlait dans l'office des privilèges spéciaux dont saint Jean avait été honoré, tels que : Celui-ci est Jean qui se reposa sur la poitrine du Seigneur pendant la cène. C'est le disciple qui fut digne de connaître les secrets du ciel. C’est le disciple que Jésus aimait, etc., le saint apôtre paraissait revêtu d'une nouvelle gloire aux yeux de tous les saints. Ceux-ci alors louaient Dieu avec plus d'ardeur afin de glorifier le Disciple bien-aimé qui en ressentait d'ineffables délices.

A cette parole: « Apparuit charo suo Joanni 5, etc. : il apparut à Jean qu'il aimait », elle comprit que dans cette visite qu'il fit au bienheureux Jean, le Seigneur lui renouvela les douces et familières tendresses dont l'apôtre avait fait l'expérience durant sa vie. Le bienheureux Jean fut alors comme changé en un autre homme et parut goûter déjà les délices du festin éternel, principalement par trois faveurs pour lesquelles il rendit grâces à Dieu à l'heure de sa mort. Il exprima la première par ces paroles : « J'ai vu votre face, et il m'a semblé que je sortais du sépulcre ». De la seconde il dit : « Vos parfums, ô Seigneur Jésus, ont excité en moi le désir des biens éternels ». Enfin de la troisième : « Votre voix pleine d'une douceur comparable au miel etc. » La douce présence du Seigneur lui avait conféré pour ainsi dire la joie de l'immortalité ; par la vertu de l'appel divin il avait reçu l'espérance des plus douces consolations, enfin la tendresse des paroles divines lui avait fait ressentir la joie des délices suprêmes.

A ces mots : « Jean se leva à l'appel du Seigneur et se mit à marcher comme s'il voulait suivre son Maître au Ciel », elle comprit que le bienheureux Jean avait une confiance assurée dans la. bonté du Seigneur, et croyait que ce divin Maître l'enlèverait de ce monde sans lui faire ressentir les douleurs de la mort : ce fut parce que l'amour lui inspira cette audace qu'il mérita d'en voir la réalisation. Celle-ci alors s'étonna de voir écrit que Jean s'en alla en l'autre monde sans passer par la mort, pour la raison qu'au pied de la croix il avait souffert dans son âme la Passion de son Maître, et aussi parce qu'il avait gardé intacte sa virginité ; comment alors pouvait-elle comprendre que cette faveur avait récompensé la confiance de Jean ? Le Seigneur répondit : « J'ai récompensé par une gloire spéciale l'intégrité virginale de Jean et sa compassion à mes douleurs et à ma mort. Mais il m'a plu de reconnaître dans la vie présente cette confiance assurée, qui l'engageait à croire que ma bonté infinie ne pouvait rien lui refuser. Aussi je l'ai retiré triomphalement de son corps sans qu'il ressentît les douleurs de la mort, et j'ai glorifié d'une manière spéciale ce corps virginal en lui donnant l'incorruptibilité et une sorte de glorification. »

Notes pour ce chapitre :
1. De la séquence : Verbum Dei Deo natum, tirée des anciens missels d'Allemagne. (Voir l'Année liturgique de dom Guéranger, au temps de Noël, t. 1, p. 517.) 
2. D'après une tradition reçue au moyen âge saint Jean, à l'appel du Seigneur, aurait abandonné son épouse le jour même des noces. 
3 Reg. Epist. Lib. xi., Ind iv Epist 64 ad 10 interrog. 
4. Répons du II° Nocturne de la fête de saint Jean l'Évangéliste. 
5. Cette antienne, jadis en usage dans beaucoup d'églises, et spécialement dans l'église d'Halberstadt, est ainsi conçue: « Apparuit charo suo Johanni Dominus Jesus Christus cum discipulis suis, et dixit illi : Veni, dilecte meus, ad me, quia tempus est ut epuleris in convivio meo cum fratribus meis (Histoires apostoliques d'Abdias. 1. V) : Le Seigneur Jésus-Christ apparut à Jean son bien-aimé et lui dit: Viens à moi, mon bien-aimé, le temps est venu de t'asseoir à ma table avec mes frères. »


CHAPITRE XXXIV. 
SAINT JEAN DEVANT LA PORTE LATINE.

En la fête de saint Jean devant la porte latine (6 mai), le bienheureux Jean lui apparut, et la consola avec une grande tendresse en disant : « Que l'affaiblissement des forces de ton corps ne t'afflige pas, ô épouse choisie de mon Seigneur, car tout ce que l'on souffre en ce monde est peu de chose et passe rapidement quand on le compare à ces délices éternelles dont nous jouissons dans le ciel, nous qui sommes déjà béatifiés. Dans peu de temps tu les posséderas avec nous ; tu seras comme l'un de nous, lorsque, entrée dans la chambre nuptiale de l'Époux tant aimé, si longtemps attendu, appelé par des voeux si ardents, tu le posséderas enfin au gré de tes désirs. » Il ajouta : « Souviens-toi que moi, le disciple que Jésus aimait vraiment, j'avais beaucoup plus que toi perdu mes forces corporelles et la vigueur de mes sens, à la fin de ma vie terrestre ; cependant, quand les fidèles pensent à moi, ils me voient plein de grâce et de jeunesse, et presque tous ressentent pour moi une dévotion spéciale. De même, après ta mort, ta mémoire refleurira dans le coeur de plusieurs, et elle attirera vers Dieu un grand nombre d'âmes qui prendront en lui leurs délices (1). »

Elle exprima alors à saint Jean sa crainte de souffrir un détriment spirituel, parce qu'elle n'avait pas toujours un confesseur à sa disposition, et qu'elle oubliait ensuite par faiblesse d'accuser des fautes légères. Saint Jean la consola avec bonté : « Ne crains pas, ma fille, dit-il, car il est certain que tu aurais la bonne volonté de confesser tous tes péchés si tu trouvais un confesseur. Aussi toutes les imperfections dont tu oublies de t'accuser brilleront sur ton âme comme des pierres précieuses, et tu apparaîtras pleine de grâce devant tous les habitants de la cour céleste. »

Pendant la Messe, elle méditait avec reconnaissance tout ce qui est écrit des dons accordés à saint Jean en raison de son intimité particulière avec le Seigneur. Mais lorsqu'on chanta la séquence : Verbum Dei Deo natum (2) : Verbe de Dieu né de Dieu, elle interrompit ses pensées pour faire attention aux paroles chantées en l'honneur du saint. Le bienheureux Évangéliste lui apparut alors comme assis à sa droite. Il lui défendit d'abandonner sa méditation, et lui obtint la merveilleuse faveur de la continuer, et de recevoir en même temps des lumières spéciales à chaque parole de la prose.

Comme on chantait: « Audiit in gyro sedis : Il entendit autour du trône », elle dit à saint Jean : « Oh ! quelles joies vous avez goûtées lorsque Dieu vous a élevé à de telles hauteurs ! » Il répondit : « Tu dis vrai. Mais sache que je goûte encore plus de bonheur à te voir méditer ces paroles, et rendre grâces à mon bien-aimé Seigneur pour la grande condescendance qu'il a eue envers moi (3). » Or, il était assis familièrement auprès d'elle, ressentant ce qu'elle ressentait, jusqu'à ce qu'on en vint au chant de ce verset: « Iste custos Virginis : Ce gardien de la Vierge ». Alors il parut élevé, jusqu'au glorieux trône de Dieu, revêtu d'un admirable éclat, et il reçut les hommages d'affection de tous les habitants des cieux. Il goûta ensuite des délices inexprimables à ces douces paroles qui suivaient : « Coeli cui palatium : Le palais du ciel s'ouvre devant lui, etc. »

Notes pour ce chapitre :
1. La mémoire de la bienheureuse Gertrude après avoir été presque perdue pendant deux cents ans a refleuri dans toute l’Eglise d'une manière admirable pour le bien d'un grand nombre, selon la prophétie de saint Jean (Note de l'édition latine.) 
2. Voir dans ce Livre, chap. 4, note 1. 
3. Eusèbe Amort pense que ceci doit s'entendre de l'éternelle béatitude de saint Jean, et, selon sa coutume il soulève une vaine difficulté : « Qui peut croire, dit-il, que saint Jean se réjouisse plus d'un acte transitoire de vertu de sainte Gertrude que de sa propre gloire ? » Il faut lire toute la strophe qui dit : Audiit in gyro sedis qui psallant cum citharoedis quater seni proceres, et on verra qu'il est question de ce que saint Jean relate dans l'Apocalypse (IV. 10) et qu'il contempla, étant encore en ce monde. (Note de l'édition latine.) 


Chapitre XLVIII De l'Assomption de la Bienheureuse Vierge

(...) Trois ans plus tard, elle se trouvait de nouveau arrêtée par la maladie. En la vigile de l'Assomption de la glorieuse Vierge Marie, elle voulut dès le matin satisfaire sa dévotion et vit en esprit la Vierge bienheureuse comme dans un délicieux jardin planté de fleurs diverses et tout embaumé de suaves parfums. Dans la joie très tranquille d'une céleste contemplation, la Vierge entrait en agonie: à la douce sérénité de son visage, aux charmes de son attitude, on reconnaissait vraiment celle qui est pleine de grâces. Dans ce jardin on voyait de belles roses sans épines, des lis éclatants de blancheur, des violettes parfumées et d'autres fleurs de toute espèce, mais sans un brin d'herbe. Chose étonnante: ces fleurs avaient d'autant plus d'éclat, de parfum et de vigueur, qu'elles étaient plus loin de la bienheureuse Vierge. Cette noble Reine aspirait avec une céleste avidité toute la vertu de ces fleurs, pour en exhaler ensuite le parfum dans le divin Cœur que son très aimant Fils semblait ouvrir devant elle.

Une multitude innombrable d'anges parut occuper l'espace compris entre la bienheureuse Vierge et les fleurs dont elle aspirait le parfum : ils rendaient leurs hommages et leurs services à une si grande Souveraine et louaient tous ensemble le Seigneur. Elle vit également le bienheureux Évangéliste Jean prier avec ferveur au chevet de la Vierge Mère, qui semblait tirer de lui jusqu'à elle une sorte d'émanation merveilleuse. Cette vision procurait à celle-ci de grandes délices; mais elle désira en connaître toute la signification. Le Seigneur lui apprit alors que : 
- le jardin figurait le corps de la Vierge sans tache, et les fleurs, toutes les vertus dont elle avait été ornée. 
- Les roses, les plus éloignées, mais aussi les plus belles, cultivées avec plus de respect par les esprits bienheureux, représentaient ses oeuvres de charité envers Dieu et envers le prochain : plus on cherche à les pratiquer, plus on apporte à Dieu de fruits précieux. 
- Les lis, dont le parfum est si doux et la blancheur si éclatante, figuraient sa vie très sainte que les fidèles s'efforcent d'imiter 
- Enfin cette émanation que la bienheureuse Vierge semblait tirer du cœur de saint Jean, représentait la gloire attribuée à ce saint apôtre, pour tout le bien que la sainte Vierge avait eu le loisir d'accomplir plus librement sur la terre, parce qu'il pourvoyait à ses besoins. Et comme celle-ci demandait quel profit saint Jean avait retiré de sa sollicitude pour la Vierge Mère, le Seigneur répondit : « Mon Cœur s'est doucement rapproché de lui par autant de degrés d'amour, que sa sollicitude l'a porté à seconder de vertus en ma sainte Mère. » 


X. -- Celui qui vient de tomber doit se confier en Dieu. Il n'y a point de péché sans consentement.

Par les paroles qui sont chantées en l’honneur de saint Jean : « Haurit virus hic lethale (1) : Il but le poison mortel », elle comprit que la vertu de la foi préserva Jean du poison mortel, comme la résistance de la volonté conserve l'âme sans tache, malgré le venin mortel qui pourrait s'insinuer dans le cœur, contrairement aux dispositions de la volonté.

En récitant ce verset : « Dignare Domine die isto : Daignez, Seigneur, pendant ce jour », elle reçut cette lumière. Si l’homme qui a prié Dieu pour être préservé de toute faute, semble, par un secret jugement du Seigneur, avoir péché grièvement en quelque point, il trouvera cependant la grâce toujours prête à lui servir de bâton d'appui pour faciliter sa pénitence. 

1. Paroles tirées de l'ancienne Vie de saint Jean par Abdias, chap.v, et du répons de l'office de la fête.


VI. -- Instruction pour une personne lettrée dont la vie est figurée par les trois apôtres sur le Thabor.

(...) Comme le nom de Jean est interprété : in quo est gratia (celui qui est rempli de grâce), qu'en temps opportun, le soir ou le matin, elle s'efforce de rejeter au loin toutes les choses extérieures pour se recueillir en elle-même, s'occuper de moi et chercher à connaître ma volonté. Alors, soit que je lui inspire de me louer, de me remercier pour mes bienfaits personnels ou généraux; soit que je l'invite à prier pour les pécheurs ou pour les âmes du purgatoire, elle aura soin de pratiquer cet exercice pendant le temps déterminé, et d'y apporter toute sa dévotion. »

mardi 23 décembre 2014

Noël - acte d'amour de Dieu



Acte d'amour de Dieu 
livre bleu p.171

Mon Dieu, je vous aime de tout mon coeur, de toute mon âme, de toutes mes forces. Je vous offre tous les battements de mon coeur, toutes mes respirations, tous les instants de mon existence, dans le temps et dans l'éternité, comme autant d'actes d'amour.

Mais ce n'est point assez de mon coeur. Je vous aime de tout l'amour de ceux qui vous aiment, au ciel et sur la terre. Ô Beauté infinie, vous êtes si ardemment aimée des Séraphins, des Anges, de la Bienheureuse Vierge Marie, de Saint Joseph, de Saint Alphonse et de tous les Saints du ciel et de la terre : je désire vous aimer de tout l'amour qu'ils vous aiment. J'unis mon coeur à leur coeur. Recevez ce grand incendie d'amour comme s'il sortait de mon coeur : car je voudrais vous aimer autant qu'eux tous.

Mais ce n'est point encore assez. Qui peut aimer Dieu d'une manière digne de Dieu, sinon Dieu Lui-même ? C'est donc avec votre amour, ô mon Dieu, c'est avec votre divin Cœur, ô mon Jésus, que je veux vous aimer. Et pour cela, je vous remets mon cœur, créé pour aimer, afin que vous l'embrasiez de votre amour. 

Aimez-donc vous-même, ô mon Dieu, par mon cœur , mais toujours davantage. Vous voyez bien que vous êtes infiniment plus aimable que vous n'êtes aimé. Aimez-vous donc davantage. Pourquoi vous refuser à vous-même ce qui vous est dû ? Pouvez-vous faire quelque chose de mieux que de vous aimer toujours de plus en plus ? Je sais que vous ne pouvez vous aimer plus par vous-même, puisque vous vous aimez infiniment, mais vous pouvez vous aimer davantage avec le cœur que vous m'avez donné. Je vous le donne afin que vous l'employiez à vous aimer. S'il y a une fibre qui ne batte pas en mon cœur pour vous, arrachez-la et faites que je croisse en amour pour vous jusqu'au dernier soupir de ma vie. Faites que mon dernier soupir soit le plus bel acte d'amour de ma vie, un acte d'amour éternel. 
Ainsi soit-il.

jeudi 18 décembre 2014

Comment démultiplier nos mérites : doctrine de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus


Nous avons vu dans un article précédent que nous pouvions nous revêtir des mérites de toutes les personnes que nous désirons, de tous les saints, de Marie, de Jésus. Nous avons également vu dans cet article que Notre-Seigneur offrait ses mérites en entier pour chaque personne. Nous savons grâce à la doctrine de Saint Louis-Marie Grignion de Monfort que la Sainte Vierge est prête à revêtir chaque homme qui lui en fera la demande, de tous ses mérites. Nous avons également vu par les citations de l'article précédent que tous les saints sont prêts à offrir pour chacun d'entre nous à chaque fois tous leurs mérites. Sainte Gertrude a offert ses mérites tout entiers pour plusieurs personnes différentes...
Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus explicite cela. Elle montre dans ce passage que l'on peut démultiplier la valeur de nos mérites et les offrir tout entiers pour autant de personnes que nous le désirons, avec autant d'efficacité que si c'était uniquement pour chaque personne. 

Thérèse s'adresse à Mère Marie de Gonzague dans ce manuscrit. Les mentions explicatives entre crochets sont d'Avec l'Immaculée.

"(...) Il est temps que je reprenne l'histoire de mes frères [prêtres] qui tiennent maintenant une si grande place dans ma vie. ‑ L'année dernière à la fin du mois de mai, je me souviens qu'un jour vous m'avez fait appeler avant le réfectoire. Le coeur me battait bien fort lorsque j'entrai chez vous, ma Mère chérie ; je me demandais ce que vous pouviez avoir à me dire, car c'était la première fois que vous me faisiez demander ainsi. Après m'avoir dit de m'asseoir, voici la proposition que vous m'avez faite : ‑ « Voulez-vous vous charger des intérêts spirituels d'un missionnaire qui doit être ordonné prêtre et partir prochainement ? » Et puis, ma Mère, vous m'avez lu la lettre de ce jeune Père [le Père Adolphe Roulland] afin que je sache au juste ce qu'il demandait. Mon premier sentiment fut un sentiment de joie qui fit aussitôt place à la crainte. Je vous expliquai, ma Mère bien-aimée, qu'ayant déjà offert mes pauvres mérites pour un futur apôtre [l'abbé Maurice Bellière], je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d'un autre et que d'ailleurs, il y avait beaucoup de sœurs meilleures que moi qui pourraient répondre à son désir. Toutes mes objections furent inutiles, vous m'avez répondu qu'on pouvait avoir plusieurs frères. Alors je vous ai demandé si l'obéissance ne pourrait pas doubler mes mérites. Vous m'avez répondu que oui, en me disant plusieurs choses qui me faisaient voir qu'il me fallait accepter sans scrupule un nouveau frère. Dans le fond, ma Mère, je pensais comme vous et même, puisque « Le zèle d'une carmélite doit embrasser le monde », j'espère avec la grâce du bon Dieu être utile à plus de deux missionnaires et je ne pourrais oublier de prier pour tous, sans laisser de côté les simples prêtres dont la mission parfois est aussi difficile à remplir que celle des apôtres prêchant les infidèles. Enfin je veux être fille de l'Eglise comme l'était notre Mère Ste Thérèse et prier dans les intentions de notre St Père le Pape, sachant que ses intentions embrassent l'univers. Voilà le but général de ma vie, mais cela ne m'aurait pas empêchée de prier et de m'unir spécialement aux oœuvres de mes petits anges chéris [ses jeunes frères selon le sang, morts en bas âge] s'ils avaient été prêtres. Eh bien ! voilà comment je me suis unie spirituellement aux apôtres que Jésus m'a donnés pour frères : tout ce qui m'appartient, appartient à chacun d'eux, je sens bien que le bon Dieu est trop bon pour faire des partages, Il est si riche qu'Il donne sans mesure tout ce que je lui demande... Mais ne croyez pas, ma Mère, que je me perde dans de longues énumérations.

Depuis que j'ai deux frères et mes petites sœurs les novices, si je voulais demander pour chaque âme ce qu'elle a besoin et bien le détailler, les journées seraient trop courtes et je craindrais fort d'oublier quelque chose d'important. Aux âmes simples, il ne faut pas de moyens compliqués ; comme je suis de ce nombre, un matin pendant mon action de grâces, Jésus m'a donné un moyen simple d'accomplir ma mission. Il m'a fait comprendre cette parole des Cantiques : « attirez-moi, nous courrons à l'odeur de vos parfums. » O Jésus, il n'est donc pas même nécessaire de dire : « En m'attirant, attirez les âmes que j'aime! » Cette simple parole « Attirez-moi » suffit. Seigneur, je le comprends, lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. De même qu'un torrent, se jetant avec impétuosité dans l'océan, entraîne après lui tout ce qu'il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l'âme qui se plonge dans l'océan sans rivage de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu'elle possède... Seigneur, vous le savez, je n'ai point d'autres trésors que les âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne ; ces trésors, c'est vous qui me les avez confiés, aussi j'ose emprunter les paroles que vous avez adressées au Père Céleste, le dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel. Jésus, mon Bien-Aimé, je ne sais pas quand mon exil finira... plus d'un soir doit me voir encore chanter dans l'exil vos miséricordes, mais enfin, pour moi aussi viendra le dernier soir ; alors je voudrais pouvoir vous dire, ô mon Dieu : « Je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai accompli l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire ; j'ai fait connaître votre nom à ceux que vous m'avez donnés : ils étaient à vous, et vous me les avez donnés. C'est maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donné vient de vous ; car je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez communiquées, ils les ont reçues et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m'avez donnés parce qu'ils sont à vous Je ne suis plus dans le monde ; pour eux, ils y sont et moi je retourne à vous. Père Saint, conservez à cause de votre nom ceux que vous m'avez donnés. Je vais maintenant à vous, et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux, que je dis ceci pendant que je suis dans le monde. Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus. Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire.

Mon Père, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi, et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aimée moi-même. »

Oui Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous, avant de m'envoler en vos bras. C'est peut-être de la témérité ? Mais non, depuis longtemps vous m'avez permis d'être audacieuse avec vous. Comme le père de l'enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit : « tout ce qui est à moi est à toi. » Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui me sont unies les faveurs du Père Céleste. Mais, Seigneur, lorsque je dis qu'où je serai, je désire que ceux qui m'ont été donnés soient aussi, je ne prétends pas qu'ils ne puissent arriver à une gloire bien plus élevée que celle qu'il vous plaira de me donner, je veux demander simplement qu'un jour nous soyons tous réunis dans votre beau Ciel. (...)"

mercredi 17 décembre 2014

Comment s'approprier les grâces et les mérites des autres


Voici un florilège de citations tirées de Sainte Mechtilde et sainte Gertrude, sur la capacité que Dieu nous donne de nous approprier les grâces ou les mérites des autres et sur la façon de le faire.

Prologue p. 3 Livre de la grâce spéciale
NB : ce livre de la grâce spéciale a été rédigé par Sainte Gertrude elle-même. Ste Mechilde vivait avec elle dans le couvent. Voici ce que dit le prologue :

"Tous ceux donc en qui Dieu a répandu l'esprit de sa charité, de cette charité, dis-je, qui croit tout, qui espère tout, qui se fait tout à tous ; tous ceux qui aspirent à la grâce de Dieu devront lire ce Livre de la grâce spéciale s'ils veulent mériter d'obtenir eux-mêmes tous les biens qui s'y trouvent décrits, et que Dieu leur a promis. S'ils y rencontrent quelque passage non appuyé sur le témoignage des Ecritures, pourvu que ce passage ne soif pas en contradiction avec l'Evangile ou l'Ancien. Testament, que les lecteurs s'en remettent à la grâce de Dieu, qui manifeste aujourd'hui comme autrefois à ceux qui l'aiment, les secrets inconnus et cachés de sa sagesse et de sa bonté. Nous prions aussi ceux qui liront ou entendront lire ce livre, de donner à Jésus-Chrisl quelque louange pour cette âme bienheureuse afin de témoigner au moins à Dieu leur reconnaissance, puisqu'il daigne renouveler ainsi ce monde envieilli, et exciter encore les hommes engourdis et glacés pour le bien."

livre de la grâce spéciale 4ème partie p. 340 :
CHAPITRE XXIX.
 28. Comment on peut réparer ses négligences par la louange. 

Elle vit un jour devant le Seigneur une personne affligée pour qui elle priait, et elle vit aussi le Seigneur : « Voici, disait-il, que je remets à celui-là tous ses péchés ; mais il devra réparer, par la louange, ses fautes et ses négligences. Quand il entendra ces paroles de la Préface : «per quem majestatem tuam landant angeli : par qui les anges louent votre majesté », il me louera en union avec cette louange supra-céleste dont les personnes de la Trinité adorable se louent et sont louées réciproquement ; c'est cette suprême louange qui découle d'abord sur la bienheureuse Vierge Marie et ensuite sur les anges et sur les saints. Qu'il récite un Pater et qu'il l'offre en union de cette louange que le ciel, la terre et toute créature font résonner pour me louer et me bénir. Qu'il demande que par moi, Jésus-Christ, Fils de Dieu, sa prière soit acceptée, puisque ce qui est offert par moi-même au Père lui plait souverainement. Ainsi je suppléerai à ses péchés et à ses négligences. »
Si quelqu'un se livre à la même pratique, on doit croire pieusement qu'il recevra la même grâce, car, ainsi que l'a dit plus haut le Seigneur, il est impossible de ne pas obtenir ce qu'on croit et ce qu'on espère.

Vème partie du livre de la grâce spéciale, p. 419 :

CHAPITRE XXIII. 26. Ceux qui aiment le don de Dieu dans les autres partageront leurs mérites

Une autrefois, après avoir prié Dieu pour tous ceux qui liraient ce livre, elle lui demanda quel mérite peuvent acquérir ceux qui aiment le don de Dieu chez autrui, et elle reçut cette réponse : « Tous ceux qui aiment mes dons chez les autres recevront le même mérite et la même gloire que ceux à qui j'ai octroyé cette grâce (1). Si une fiancée était ornée d'une parure exquise qui la ferait briller au milieu de ses compagnes, d'autres fiancées pourraient acquérir une parure semblable et devenir aussi belles ; ainsi les âmes de ceux qui, par leur charité, s'approprient de tels dons, peuvent gagner le mérite et la gloire que je destine aux personnes enrichies de ces dons. »

Note (1) 
5ème partie chapitre 7 :
"Alors celle-ci désira savoir quel mérite ce Frère avait acquis en appréciant avec fidélité de coeur le don de Dieu en la soeur M... . Et elle vit sortir du Coeur divin comme un courant qui se répandit sur ce bienheureux Frère ; elle connut que ce même courant se portait également vers toutes les âmes qui aiment le don de Dieu chez les autres, bien qu'elles-mêmes n'en reçoivent pas de pareils."

Livre de la grâce spéciale septième partie, chapitre 17 extrait

"A une autre question posée [par sainte Gertrude] pour savoir si elle était salisfaite ou mécontente que ce livre fut écrit, l'âme [de sainte Mechtilde, décédée] fit cette réponse : « C'est ma plus grande joie, car il procurera la louange et l'accomplissement de la volonté de mon Dieu et aussi l'avantage du prochain. Ce livre sera appelé : « Lumière de l'Eglise », parce que ceux qui le liront seront illuminés par la lumière de la connaissance ; ils y reconnaîtront de quel esprit ils sont animés, et les affligés y trouveront consolation.
» En effet, quiconque aime ce don en reçoit sa part aussi réellement que l'âme à qui Dieu l'a donné. Si quelqu'un recevait un cadeau du roi par un intermédiaire, ce cadeau lui appartiendrait en propre, et il en retirerait les mêmes avantages que s'il le tenait de la main même du roi.
En de tels dons, Dieu réclame pour lui seul la louange, la gloire et la reconnaissance." 


Ce troisième livre est tout rempli d'instructions et de consolations. II contient grand nombre de pieux exercices dans lesquels chacun, selon son état, peut apprendre comment il doit servir Dieu et lui plaire ; comment il doit offrir à Dieu le Père les, mérites et le fruit de la Passion de son Fils pour l'expiation de ses péchés et de ses fautes, et s'approprier les mérites du Sauveur ; comment encore il doit aimer Dieu de tout son cœur; avec quelle dévotion il doit recevoir les sacrements, et enfin comment il doit toujours se tenir prêt à se conformer au bon plaisir de Dieu. Toutes ces choses et beaucoup d'autres du même genre contenues dans ces livres, sont l'expression continuelle de l'amour de Dieu envers ses élus. Cet amour rend en ces derniers temps le seigneur si compatissant à la faiblesse humaine qu’il nous prodigue, pour ainsi dire avec autant d'abondance que de miséricorde, et ses dons, et ses saints, et lui-même sans aucune réserve, pourvu que notre bonne volonté se montre disposée à tout recevoir. Continue donc, lecteur, tu ne regrettera, pas d'avoir lu ces pages. 


CHAPITRE XXIX- ÉTREINTE ET SALUT DU SEIGNEUR
Celle-ci repassait en son esprit plusieurs circonstances où elle avait expérimenté la fragilité et l'inconstance humaines ; se tournant ensuite vers le Seigneur : M'attacher à vous seul, ô mon Bien-Aimé, dit-elle, c'est là tout mon bien. Le Seigneur, s'inclinant, la serra dans ses bras avec tendresse : « Et m'attacher à toi, ma bien-aimée, répondit-il, m'est extrêmement doux. » A peine eut-il prononcé ces mots que tous les saints se levèrent devant le trône de Dieu et offrirent leurs mérites au Seigneur, afin que pour sa plus grande gloire il daignât les communiquer à cette âme qui deviendrait ainsi une demeure digne du Très-Haut.

Elle vit alors avec quelle promptitude le Seigneur daigne s'incliner vers nous, et combien les saints désirent l'honneur de Dieu, puisqu'ils offrent leurs mérites pour suppléer à l'indigence des hommes. Aussi, comme elle s'écriait, dans toute l'ardeur de son âme : « Moi, petite et vile créature, je vous salue, ô très aimé Seigneur », elle reçut cette ineffable réponse : « A mon tour je te salue, ô ma très aimée ! » Il lui fut donné de comprendre que si une âme dit à Dieu: Mon Bien-Aimé, mon très doux, mon très aimé Seigneur, ou autres paroles de ce genre, à chaque fois elle recevra ici-bas la même réponse, et elle jouira au ciel d'un privilège spécial, analogue à celui de Jean l'Évangéliste, qui obtint sur la terre une gloire particulière parce qu'il était appelé « discipulus quem diligebat Jesus : le disciple que Jésus aimait ». (S. Jean, xxi, 7.)

CHAPITRE XXXIV. DU PROFIT QUE LES HOMMES PEUVENT RETIRER DE L’ OFFRANDE FAITE PAR LE SEIGNEUR ET LES SAINTS.
Celle-ci devait, un matin, recevoir le corps du Christ et gémissait de se trouver si peu préparée. Elle pria la sainte Vierge et tous les saints d'offrir pour elle au Seigneur les ferventes dispositions qu'ils apportaient durant leur vie à la réception de la grâce. De plus, elle supplia Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même d'offrir cette perfection dont il était revêtu au jour de son Ascension lorsqu'il se présenta à Dieu le Père pour être glorifié.
Tandis qu'elle s'efforçait, plus tard, de connaître le résultat de sa prière, le Seigneur lui dit : « Aux yeux de la cour céleste, tu apparais déjà revêtue de ces mérites que tu as désirés. » Il ajouta : « Aurais-tu donc tant de peine à croire que moi, qui suis le Dieu bon et tout-puissant, j'ai le pouvoir d'accomplir ce que peut faire le premier venu ? En effet, celui qui veut honorer un ami le couvre de son propre vêtement ou d'un costume semblable, afin que cet ami se montre en public aussi richement habillé que lui. »
Mais celle-ci se souvint qu'elle avait promis à plusieurs personnes de communier ce jour-là à leur intention, et pria Dieu de leur accorder le fruit de ce sacrement. Elle reçut cette réponse : « Je leur donne la grâce réclamée, mais elles garderont la liberté de s'en servir à leur gré. »
Comme elle demandait ensuite de quelle manière il voulait que ces âmes cherchassent à en tirer profit, le Seigneur ajouta : « Elles peuvent se tourner vers moi à toute heure, avec un cœur pur et une parfaite volonté ; et lorsque avec leurs larmes et leurs gémissements elles auront imploré ma grâce, elles apparaîtront aussitôt revêtues de cette parure céleste que tu leur as obtenue par tes prières. »

CHAPITRE LXIV.
DU FRUIT DE LA BONNE VOLONTÉ.
"Moi aussi je prends plaisir à proposer à mes élus plusieurs difficultés qui ne se présenteront jamais, afin d'éprouver leur fidélité et leur amour. Je les récompense alors pour une infinité de mérites qu'ils n'auraient jamais pu acquérir, parce que je considère comme accomplis les désirs de leur bonne volonté."

CHAPITRE LXV. COMMENT PEUVENT SERVIR LES PRIÈRES DU PROCHAIN.
Un jour celle-ci offrait à Dieu, pour une personne qui l'en avait priée, tout ce que la divine bonté avait opéré gratuitement dans son âme, afin que cela servit au salut de cette personne. Aussitôt elle lui apparut debout devant le Seigneur, qui siégeait sur un trône de gloire et tenait sur son sein une robe d'une merveilleuse magnificence qu'il déploya devant elle sans toutefois l'en revêtir. Celle-ci en demeura toute surprise et dit au Seigneur : « Il y a quelques jours, lorsque je vous fis une offrande semblable, vous daignâtes aussitôt élever aux joies les plus sublimes du paradis l'âme d'une pauvre personne pour laquelle je vous priais. Pourquoi maintenant, ô Dieu de toute bonté, par le mérite de ces grâces que vous m'avez accordées, ne revêtez-vous pas cette personne de la robe que vous lui montrez et qu'elle désire avec tant d'ardeur ? » Le Seigneur répondit : « Lorsqu'on me fait, par charité, une offrande en faveur des âmes du purgatoire, je la leur applique aussitôt en leur donnant la rémission des fautes, le soulagement dans les peines et l'augmentation de la béatitude, selon l'état ou le mérite de chacune. J'ai pitié de la pauvreté de ces âmes, car je sais qu'elles ne peuvent s'aider en rien, et ma bonté m'incline toujours à la miséricorde et au pardon. Toutefois, lorsqu'on me fait de semblables offrandes pour les vivants, je les garde en vérité pour leur salut; mais comme ils peuvent eux-mêmes augmenter leurs mérites par des oeuvres de justice, par leur désir et leur bonne volonté, il convient qu'ils gagnent aussi par leurs propres efforts ce qu'ils souhaitent obtenir par les mérites d'autrui.
« C'est pourquoi, si la personne pour laquelle tu pries désire se parer des bienfaits que je t'ai conférés, elle doit s'appliquer spirituellement à trois choses :
1° que par l'humilité et la reconnaissance, elle s’incline pour recevoir cette robe, c'est-à-dire qu'elle confesse avoir besoin des mérites des autres, et me rende grâces, le coeur plein d'amour, d'avoir suppléé à son indigence par l'abondance d'autrui.
2° Qu'elle prenne cette robe avec l'espérance certaine de recevoir par ce moyen un grand profit pour le bien de son âme.
3° Qu'elle revête enfin cette robe en s'exerçant à pratiquer la charité et les autres vertus.

Celui qui désire participer aux grâces et aux mérites de son prochain peut agir de même, et il en retirera un grand profit. »

CHAPITRE LXXVI. 
DE LA COMMUNICATION SPIRITUELLE DES MÉRITES.
Une autre personne s'étant dévotement recommandée à ses prières, celle-ci, dès sa première entrée à l'oratoire, demanda au Seigneur que cette âme eût part à toutes les œuvres que Dieu laissait faire à son indigne servante : ses jeûnes, ses prières et ses autres actes de piété. Le Seigneur lui répondit: « Je communiquerai à cette âme toutes les faveurs que la libéralité sans bornes de ma Divinité t'accorde gratuitement et t'accordera jusqu'à ta mort. » Elle reprit : « Puisque l'Église entière participe à tout ce que vous daignez accomplir en moi ou par moi votre indigne servante, et aussi en tous vos élus, cette personne reçoit-elle de votre bonté quelque chose de plus, lorsque, en vertu d'une affection spéciale, je demande qu'elle ait part à tous les bienfaits que vous m'accordez ? » Le Seigneur répondit par cette comparaison : « Une noble damoiselle, qui sait préparer des perles et des pierreries pour en faire des joyaux dont elle orne sa sœur aussi bien qu'elle-même, relève ainsi l'honneur de son père, de sa mère et de toute sa maison. Bien que la louange du public s'adresse surtout à celle qui porte les colliers façonnés par elle-même, la sœur bien-aimée, parée de bijoux semblables quoique moins élégants peut-être, sera plus admirée que les autres sœurs qui n'ont rien reçu. De même, quoique l'Église participe à toutes les faveurs accordées à chacun des fidèles en particulier, l'âme qui les reçoit en retire un plus grand profit, et ceux à qui elle désire les communiquer en bénéficient ensuite plus que l'ensemble des autres chrétiens. »

DE LA DOUCE FÊTE DE LA PENTECÔTE.
"Les saints se levèrent avec joie, et pour suppléer à toutes ses négligences et à sa misère, ils offrirent à Dieu tous leurs mérites, dont elle se trouva magnifiquement parée."

CHAPITRE XLII. DE SAINT JEAN-BAPTISTE.
A la messe, tandis que le convent communiait, le bienheureux Jean-Baptiste lui apparut de nouveau couvert de magnifiques vêtements roses. Ces vêtements étaient ornés d'autant d'agneaux d'or qu'il y avait dans toute l’Église de personnes ayant reçu le Corps du Seigneur en ce jour, pour célébrer la naissance de Jean. Elle voyait aussi le même Jean-Baptiste prier pour tous ceux qui avaient célébré sa fête, et leur obtenir les mêmes mérites que lui le Précurseur avait acquis par ses fidèles travaux, quand il s'appliquait avec zèle à convertir au Seigneur les cœurs des peuples.

CHAPITRE XLIV. 
DES SAINTS APÔTRES PIERRE ET PAUL
Pendant qu'elle priait après avoir reçu la communion, elle parut être assise au côté du Seigneur, comme s'assied la reine sur le trône du roi ; et les Princes des Apôtres venaient fléchir les genoux devant le trône, à la manière des chevaliers qui se présentent pour recevoir les récompenses distribuées par leur Seigneur et leur Dame. Il semblait en effet que la vertu de sa communion avait ajouté quelque chose aux mérites des saints. Elle se demanda alors avec étonnement si les Apôtres n'avaient pas acquis assez de mérites sur la terre en offrant souvent ce même sacrifice ; elle fut instruite par cette comparaison : Bien que ce soit un honneur suffisant pour la reine d'être l'épouse du roi, elle goûte cependant encore beaucoup de joie quand elle voit arriver le jour des noces de sa fille. De même tous les saints prennent part au bonheur de l'âme qui reçoit avec amour le Sacrement de l'autel.

CHAPITRE XLVIII.
DE L'ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.
A la Messe, celle-ci dit trois fois le Laudate Dominum omnes gentes : Louez le Seigneur, tous les peuples, et demanda à tous les saints, selon sa coutume, par le premier, d'offrir pour elle au Seigneur leurs nombreux mérites afin de la préparer à recevoir le sacrement de vie. Au second Laudate, elle pria la bienheureuse Vierge, et au troisième, le Seigneur Jésus. La bienheureuse Vierge, à cette prière, se leva et vint offrir à la resplendissante et toujours tranquille Trinité les mérites de ces ineffables grandeurs qui l'avaient. au jour de son Assomption, élevée au-dessus des hommes et des anges, et rendue très agréable à Dieu. Puis, quittant le lieu qu'elle occupait, elle fit signe à cette âme en disant avec une grande tendresse : « Viens, bien-aimée, et mets-toi à ma place, revêtue de toute cette perfection de vertus qui attirait sur moi les regards de complaisance de l'adorable Trinité, afin que tu reçoives la même faveur dans la mesure possible. » Mais celle-ci, profondément étonnée, répondit avec mépris d'elle-même : « O Reine de gloire, par quels mérites pourrais-je obtenir cette faveur ? Il en est trois, dit la bienheureuse Vierge, qui peuvent t'en rendre capable : 
- Demande, par la très innocente pureté avec laquelle j'ai préparé au Fils de Dieu une demeure agréable en mon sein virginal, d'être purifiée par moi de toute souillure. 
- Prie ensuite afin que toutes tes négligences soient réparées par la profonde humilité qui m'a exaltée au-dessus des anges et des saints. 
- En troisième lieu, demande par l'incomparable amour qui m'a unie à Dieu pour toujours, d'être enrichie de mérites abondants. » 
Celle-ci, après avoir fait ces trois demandes, fut tout à coup élevée en esprit à la gloire sublime qui lui était accordée avec tant de bonté par les mérites de la Souveraine des cieux ; et lorsqu'elle apparut, occupant la place de cette Reine céleste et parée de ses mérites, le Dieu de majesté prit en elle d'inexprimables complaisances, tandis que les Anges et les saints venaient à l'envi lui rendre de respectueux hommages.(...)
Comme celle-ci, après avoir aussi communié, offrait au Seigneur en louange éternelle cet adorable sacrement, pour l'augmentation de la gloire et de la joie de sa bienheureuse Mère, et en retour du don que cette Mère bien-aimée lui avait fait de ses mérites, le Seigneur Jésus parut offrir un présent à sa très douce Mère et lui dit: « Voici, Mère, que je vous rends au double ce qui est vôtre ; cependant je n'enlève rien à cette âme que vous avez enrichie pour mon amour. »

CHAPITRE XLIX. DE SAINT BERNARD, ABBÉ.
En la fête de ce saint, comme elle assistait à la Messe chantée en son honneur, elle pria spécialement pour les personnes qui lui étaient recommandées, et aussi pour d'autres qui ne s'étaient pas confiées à ses prières, mais qui avaient une grande dévotion au bienheureux Bernard. Alors elle vit de nouveau ce très saint Père dans la gloire céleste : une lumière merveilleuse s'échappait de l'ornement qu'il portait sur sa poitrine et se dirigeait vers ceux qui désiraient, par ses mérites et son intercession, obtenir un fervent amour de Dieu. Cette lumière formait aussi sur la poitrine de ces personnes une sorte de collier d'un travail merveilleux où les exercices du divin amour pratiqués sur la terre par le bienheureux Bernard semblaient avoir été accomplis par toutes ces personnes elles-mêmes. A ce spectacle, elle éprouva une grande admiration et dit au saint : « O Père illustre, ces âmes qui paraissent revêtues de vos mérites, n'ont accompli aucune oeuvre semblable : quel fruit de salut pourront-elles donc obtenir ? » Il répondit : « La jeune fille ornée de parures étrangères a-t-elle moins de beauté que celle qui a revêtu les siennes, si ces joyaux sont également précieux et bien travaillés ? Ainsi les vertus des saints, dont les fidèles obtiennent par leur ferveur d'être revêtus, leur sont communiquées avec une si tendre bienveillance, qu'ils pourront pendant toute l'éternité se réjouir et se glorifier des fruits de ces vertus comme s'ils les avaient eux-mêmes produits. »
Aux paroles : perpes corona virginum du répons : Veræ pudicitiæ auctor, celle-ci rendait grâces au Seigneur pour les mérites de ces vierges et pour les faveurs qu'elles avaient reçues, quand elle les vit autour du trône du Seigneur diriger vers lui des rayons de lumière, symboles de leurs actions de grâces. Le Seigneur absorbait en lui ces rayons et les renvoyait ensuite vers l'âme qui lui avait rendu grâces pour toutes ces vierges. Celle-ci comprit alors que si on rend grâces à Dieu pour la gloire d'un saint, le Seigneur puise dans les mérites de ce saint afin d'accroître les biens de l'âme qui a su lui renvoyer toute louange.